10.04.2008

La Flamme, le Tibet, et de sombres souvenirs.

0c0e78b7ebf978032bc7dc8d284f756d.jpgAprès Londres et Paris, la mascarade festiviste poursuit sa captivante aventure à San Francisco. Allumer le feu ou éteindre la flamme, that is the question. D'un coté, les forces du Bien, de l'autre l'axe du Mal.

D'une part le Dalaï Lama, incarnation de la suprême sagesse, de la non violence et de toutes ces vertus qui font l'ordinaire des stages de remise en forme pour les bobos stressés. De l'autre la tyrannie chinoise et son mélange improbable de dictature partitocratique et de libéralisme échevelé. Tout ce que le siècle passé a inventé de pire réuni en un seul système. Au centre, le Tibet, victime authentique d'une politique agressive de modernisation et de développement doublé d'une immigration de masse qui répand l'américanisme à des altitudes rarement atteintes. Bref, un ethnocide qui est depuis belle lurette le lot de la planète toute entière.

ce6a3a1b2584c23a38ff8f22c31e9947.jpgPékin a été désigné par les Olympiens (les dieux nous pardonnent) pour être cette année le coeur vibrant de la cosmopolis sportive. Hommage est ainsi rendu aux successeurs de Mao qui ont su choisir la voie de l'économie libre et de la concurrence non faussée et faire entrer plus d'un milliard d'hommes dans l'univers enchanté de la journée de douze heures, du supermarché, des embouteillages et de la pollution de masse.
 
Les jeux olympiques c'est un peu comme l'adhésion à l'OMC, une reconnaissance de dette de la part d'une Amérique vivant à crédit grâce aux bons du trésor en monnaie de singe que les Chinois lui achètent chaque année par dizaines de milliards. Les Bons et les Méchants se tiennent par la barbichette. Mais nous n'avons pas le droit de rire ! Pas le droit de rire, parce que l'olympisme c'est du sérieux quant même. La réconciliation de tous les peuples du monde dans la compétition désintéressée (et non faussée), c'est tout de même pas rien. Ces élans de ferveur, cette sublime gratuité; comment ne pas céder à ces magnifiques retrouvailles avec l'esprit plein de noblesse de notre belle antiquité ?

Une ONG au moins a voulu sauver l'honneur et rendre aux jeux leur dignité d'autrefois, loin de toute arrière pensée politicienne. Gloire soit ainsi rendue aux courageux militants de Reporters Sans Frontière. Ces authentiques rebelles à l'ordre du monde ont su braver la lâcheté ambiante pour nous rappeler que malgré leurs indéniables progrès (comme dirait Kouchner), les Chinois n'étaient pas tout à fait dignes du cadeau qu'on leur octroyait. Qu'on le sache enfin, au Tibet, les Chinois tuent !

 


b3932ef2f5750a8be11c0bf81f6340ad.jpgC'est vrai, il y a des mauvais coucheurs pour prétendre que RSF est singulièrement timide quand il s'agit de braquer ses projecteurs sur l'Irak ou l'Afghanistan, sur la Palestine ou sur l'Égypte.

Mais ne soyons pas mauvaises langues, ils ont beau être sans frontière, ils ne peuvent pas être partout. Et puis quoi, il faut bien vivre et les sponsors les plus désintéressés, chacun sait qu'ils se trouvent outre-Atlantique, là où la presse libre n'est pas un vain mot.

Bref, RSF a mis le feu aux poudres au moment même où à Olympie le soleil invaincu rallumait la torche de la trêve. La fête depuis est gâchée et tout se détraque. Les anciens maophiles sont devenus sinophobes, les Grands s'interrogent sur l'opportunité de leur présence à la cérémonie d'ouverture, le PC chinois milite pour la neutralité du sport, le dalaï Lama réclame le maintien des jeux comme les magnats du sport mondial qui vivent grassement sur le dos de la bête. Coca, Nike et Puma ne se sont pas officiellement prononcés et les Américains se taisent sachant qu'il leur faut affaiblir un compétiteur sérieux sans le fâcher tout à fait (barbichette oblige). La torche, elle, clignote, au gré des hommes en survêtement bleu qui lui font cortège partout où elle passe et qui s'avèrent décidément difficiles à débrider.8f911ac4a86d7e9228b0417ee6be6767.jpg

Sur les trottoirs, les idiots utiles de la contestation encouragée et de la rebellitude officielle, pieux officiants de la religion des droits de l'homme universel, braillent et agitent des extincteurs. Contre l'immigration chinoise au Tibet, pour les sans-papiers en France. Allez comprendre quand tout se détraque... Au milieu du tintouin, les relayeurs "apolitiques" en perdent leur latin et ne jurent que par le symbole de paix transmis par la flamme olympique.
Curieuse, franchement, cette vénération pour le feu sacré.

Un beau symbole, c'est vrai, mais tout de même entaché de sombres origines. C'est un certain Carl Diem qui en fut l'inventeur. C'était pour les JO de 1936, à Berlin. Membre allemand du comité des je3f53ddafa557c36ed56db4d596ebe66.jpgeux, il eut l'idée de l'allumage sur le site d'Olympie puis des relais jusqu'à Berlin avec embrasement du stade commandé par le führer soi-même.

Le tout magnifiquement filmé, il faut bien l'avouer, par Leni Riefenstahl. Par son kitch l'idée avait beaucoup séduit et Hitler et Goebbels dont le penchant pour les grandes mises en scène n'avait rien à envier à celui de nos modernes histrions. Coubertin lui-même considéra tout cela comme parfait. Les jeux les mieux organisés depuis leur résurrection contemporaine assura-t-il.

57623e74ff88467edfac763750a22c29.jpgQuant au Dalaï Lama, difficile de dire ce qu'il en pensa. Comme diraient les Chinois (et nos actuels partisans du "monde libre"), il vivait coupé du monde dans une société "moyenâgeuse" soumise au "servage" et à la "superstition" (pas la superstition marxiste-léniniste, celle d'avant). Il était très jeune et n'avait pas encore reçu l'initiation à l'occident que devait lui apporter quelques années plus tard le capitaine SS Heinrich Harrer. Harrer ? Mais oui, le héros de l'alpinisme depuis sa première hivernale de la face nord de l'Eiger , l'aventurier popularisé sous les traits de Brad Pitt dans un récent nanar américain. D'une blondeur telle (comme il se doit) qu'il fut surnommé "Gopsé", tête jaune, par le jeune Lama, son nouvel ami, futur pape spirituel des agnostiques têtes molles occidentales.

Tout se détraque décidément et sans vouloir renforcer la légendaire parano de notre camarade Schlomo, force est de reconnaître que, partant du Tibet et de la flamme olympique, la pente objective de l'événement nous amène à rencontrer la bête. Pas le débonnaire yéti, mais l'immonde, celle de l'Apocalypse promise pour mille ans, au moins. Effroi et stupeur nous étreignent, croyez le bien cher Schlomo, à l'évocation de pareils remugles.

Coclès

Commentaires

Belle analyse, exhaustive, brillante...il faut lire également le livre de référence de Moses Finley sur l'histoire des J.O enfin traduit en français.
A défaut de pouvoir revenir définitivement en Grèce - si les menaces de boycottage se pérennisent - la moindre des choses serait de demander à la Chine de respecter la trève olympique au Tibet. Après tout, les guerres entre les cités grecques s'accomodèrent fort bien des trèves olympiques...
Quant à Reporters sans Frontières , le mauvais coucheur que je suis leur reproche surtout d'avoir abuser de leur statut de journalistes pour ...abuser à leur tour les organisateurs de la cérémonie d'Olympie. Dorénavant chaque journaliste, voulant tout simplement faire son métier, sera systématiquement suspect : pour paraphraser l'innénarable Jacques Seguela, fournisseur officiel de top model à la République , "ne demandez pas à ma mère si je suis journaliste, elle me croit pianiste dans un bordel" ou en plus chic...porteur de banderole de Reporters sans Frontières !

Ecrit par : aguire | 10.04.2008

Du bon Coclès, sinon du grand... Mes deux ou trois petites réserves seront liées, comme d'hab', aux limites de notre Horace boîteux (non, il n'est pas que borgne) en matière d'économie comme de politique internationale.

Tout d'abord, l'idée que la Chine connaisse une "concurrence non faussée" est évidemment cocasse.

Ensuite, il est indéniable que des esprits par définition mauvais puisque gauchistes et/ou islamophiles, contestent l'objectivité de RSF... je ne me prononcerai pas sur les trois autres régions citées (je dis "région", la Palestine n'étant pas un pays), mais il me semble qu'en effet RSF ferme de manière permanente les yeux sur le biais palestinophile, voire palestinomane des médias français, biais qui contribue au discrédit de ces derniers.

Enfin, j'ai cru sentir une sorte d'ironie dans la tournure "outre- Atlantique, là où la presse libre n'est pas un vain mot"... Je ne doute pas, certes, que l'état des médias américains laisse beaucoup à désirer, mais lorsque je les compare aux autres, et en particulier aux nôtres, alors là... s'en servir comme mètre, ou comme yard-étalon, ne serait pas illégitime.

Ces peccadilles rituelles mises à part, que n'endurerait-on pour pouvoir lire une synthèse magistralement impitoyable comme "contre l'immigration chinoise au Tibet, pour les sans-papiers en France"? Impitoyable et parfaitement crédible :

http://culturalgangbang.blogspot.com/2008/04/mlange-des-genres.html

En prime, avec Coclès, que je soupçonne de proximité avec la sphère Educ'Nat' (ce que son horreur pour les journées de douze heures tendrait à confirmer), on apprend toujours quelque chose : le surnom de "Gopsé" est charmant, et on se prend à rêver d'une opposition (purement littéraire, s'entend, calmons d'emblée Schlomoh) d'archétypes : Gopsé contre Gobseck...

* * *

Excellente observation d'"aguire" sur le tort causé par certaines méthodes de RSF, aux autres journalistes... Hélas, son appel à la trêve, même appuyé sur un rappel hellénistique, sonne de nos jours plutôt démocrate-chrétien.

Ecrit par : LMD | 12.04.2008

QUELLE ANALYSE! et surout quelle plume!!! Chapeau bas!

(heureusement que Novo l'a relayée... ah si un tel article pouvait paraître dans un grand quotidien...)

Ecrit par : Agénor | 13.04.2008

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