29.04.2009
A la fin de la vie, Claude Lanzmann
Des mémoires qui n’en sont pas ? Le récit endiablé d’une vie qu’on n’imagine pas finir ? 100 vies déjà traversées, 100 vies déjà vécues, 1000 souvenirs ici rassemblés dans un livre qui éclate de joie, déborde d’énergie vitale, « Le lièvre de Patagonie » mais qui nécessite aussi quelques rappels critiques...
"Je ne suis ni blasé ni fatigué du monde, cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas". Il y a le journaliste, il y a l’amoureux, il y a l’intellectuel, il y a le militant, il y a le cinéaste, il y a désormais l’écrivain, comme si tout cela ne devait pas connaître de fin, comme si "Le lièvre de Patagonie" (Ed. Gallimard) en les mêlant tous, marquait une nouvelle étape avant… avant quoi ?
Lanzmann pousse les limites de sa condition humaine, une façon de transhumaner comme l’écrit Dante dans "La divine comédie". Une façon élégante de passer outre ce qui est prévu, par exemple la noyade au large des côtes israélienne, l’hémorragie fatale en passant par mégarde à travers une vitrine de magasin, l’insolation et l’égarement dans les sommets alpins. Cent morts l’ont frôlées, elles sont toutes reparties bredouilles. Et pourtant, ce livre prouve bien que son auteur regarde la mort en face. Ne démarre t-il pas son texte par une évocation de mort et quelle mort ?! « La guillotine – plus généralement la peine capitale et les différents modes d’administration de la mort – aura été la grande affaire de ma vie. »
Ne s’oblige t-il pas à regarder les vidéos d’islamistes égorgeant leurs victimes ? Et puis, évidemment, il y a la plongée dans les douze années du tournage de Shoah. Un film sur la mort, pas sur la vie ni sur les survivants. Un film basé uniquement sur ce que Heidegger a nommé ces victimes privées de leur propre mort ; et sur l’urgence d’empêcher l’oubli de ce temps. Il ne s’agit pas d’un travail historique, au sens exact et scientifique du terme, quoique veuille faire croire ses défenseurs les plus acharnés, mais plutôt d’un travail de mémoire, qui révoque du coup consciencieusement toute méthodologie historique.
Les rebondissements de ce tournage dès lors s’apparentent à un roman policier. Les rencontres avec certains des témoins de l’époque éclairent désormais ce film unique, bien éloigné de ce qui se fait habituellement dans ce genre cinématographique, la débauche de cadavres, l’horreur, bref, l’extermination vue du dehors, vue de façon spectaculaire, alors que Lanzmann plonge en son cœur même : "Treblinka devint alors si vrai qu'il ne souffrit plus d'attendre, une urgence extrême, sous laquelle je ne cesserais désormais de vivre, s'empara de moi, il fallait tourner, tourner au plus tôt, j'en reçus ce jour-là le mandat."
Un adversaire pour tous ceux qui combattent “l'Empire du Bien”
Une vie d’intellectuel exemplaire, qu’est-ce que c’est ? Et d’abord y a t-il un intellectuel exemplaire ? Sûrement pas, même si l’auteur cherche à nous prouver le contraire dans ce qui tient lieu à certain moment d'une hagiographie. On n'est jamais mieux servi que par soi-même n'est-ce pas ? Lanzmann a commis ses erreurs, a connu des errements. En fait, à y regarder de près, il a enchainé tous les ponts-aux-ânes de la “gauche progressiste” ! Heureusement, il n’a pas l’indécence de nous infliger atermoiements ou repentance. La repentance est réservée aux vaincus et Lanzmann est trop pétri d’orgueil pour amorcer la moindre critique de son parcours. D’un orgueil rare, il frise souvent l’outrecuidance et demeure un adversaire redoutable pour tout ce qui pensent hors des limites traçées par “l'Empire du Bien”.
Pointons quelques exemples agaçants néanmoins.
Bien sûr, ses choix politiques. Le voilà, épousant la majorité des illusions de la gauche la plus dogmatique et donneuse de leçons.
Bien sûr, son sionisme. Au départ naïf (c’est quoi être juif au fait ? un corps ? un nez, comme celui de sa mère ? des traits distinctifs, une religion ou finalement autre chose ?) et donc intéressant. Mais son sionisme devient vite militant. En cela, son apologie immodérée de Tsahal, sa fierté à faire du tank ou de l’avion de chasse avec les “héros” d’Israël peut laisser le lecteur dubitatif, surtout au moment où chacun connaît les impasses de la politique israélienne à propos du monde arabe et les exactions répétées à l’encontre du peuple palestinien.
De plus, Claude Lanzmann a été un des intellectuels les plus engagés en faveur de la décolonisation, à voir ici son intéressante évocation de Franz Fanon. Mais comparons son manque de critique envers les actions d’Israël, au procès grossier fait à l’armée française en Algérie (dont il a été un des premiers à « dénoncer les exactions ») et chacun comprendra le sens de l’expression : deux poids, deux mesures…
Et puis, bien sûr, son admiration pour Sartre. Elle laisse songeur. Comment passer tous les propos, tous les engagements du "Ténia" ? Voilà une question à débattre. Mais Lanzmann après tout la tranche sans se la poser, en suivant quelques années la vie d’un Sartre qui est présenté ici comme une « formidable machine à penser » croisant son histoire d’amour avec Simone de Beauvoir. Ici aussi, l’admiration aurait pu se teinter de distance critique, mais non.
Mais tout ces instants de vie s’emmêlent dans l’ensemble de ce livre, à l’architecture littéraire impressionnante. Toutes ces histoires et chronologies s’enchevêtrent avec une maestria littéraire rare, emportent le lecteur en des temps et des géographies différentes : de la Résistance en France à un vol d’avion au-dessus du Neguev, d’un voyage en Corée jusqu’au cœur de la Pologne.
Et puis, un final en Patagonie, de la façon la plus poétique et inattendue qui soit, avec un lièvre bondissant devant la voiture de Lanzmann, comme un écho de ce plan furtif vers la fin de Shoah, de ces lièvres se glissant sous des fils de fer barbelés d’un camp en Pologne.
« Mon temps est absolument celui dans lequel je vis et même si le monde me plaît de moins en moins – il y a de quoi -, c’est le mien, absolument. Ni retraite ni retrait, je ne sais pas ce que c’est que vieillir et c’est d’abord ma jeunesse qui est garante de celle du monde. ».
Rencontre avec Claude Lanzmann jeudi 30 avril à 17h30 à la Librairie Kléber de Strasbourg.
Laurent Husser
10:26 Publié dans La culture sauve | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : claude lanzmann, le lièvre de patagonie, gallimard, librairie kléber, strasbourg




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